Il y a soixante ans, le Cameroun français assassinait Ruben Um Nyobè

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En France, on aime citer Nelson Mandela. On parle un peu moins de Ruben Um Nyobè, le père oublié de l’indépendance camerounaise.

 

Annonce de l’Élysée, le 13 septembre 2018: «Le président de la République a […] décidé qu’il était temps que la nation accomplisse un travail de vérité sur ce sujet. Il reconnaît, au nom de la République française, que Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté à son domicile». Maurice Audin était un mathématicien, communiste et surtout militant de l’indépendance de l’Algérie. Il est arrêté par l’armée française le 11 juin 1957, en pleine bataille d’Alger.

 

Le Monde commente: «La décision est historique et pourrait être à Emmanuel Macron ce que le Vél’d’Hiv fut à Jacques Chirac». Comme si l’Élysée gardait une liste de crimes commis par la France pour lesquels le président en poste pourrait s’excuser, histoire de détourner l’attention et générer un paragraphe de plus sur la fiche Wikipédia de sa présidence. Au Cameroun, on salue cette décision, mais on note que le timing est catastrophique. Sur Twitter, le compte Kamerun Wars relève:

Cédric Villani

@VillaniCedric

Soulagement pour la famille, hommage à tous les disparus de la guerre d’Algérie : la reconnaissance, par @EmmanuelMacron, de la responsabilité de l’État dans l’assassinat de Maurice et de tant d’autres sera un moment historique de vérité. https://www.humanite.fr/maurice-audin-le-crime-detat-enfin-reconnu-660645 

MAURICE AUDIN : LE CRIME D’ÉTAT ENFIN RECONNU !

Emmanuel Macron se rend aujourd’hui chez Josette Audin et publie une déclaration pour reconnaître le crime d’État commis sur son mari. En 1957, en pleine bataille d’Alger, l’armée française avait…

humanite.fr

Kamerun War@KamerunWar

Mais pas un mot sur les milliers de victimes de la guerre du Cameroun. À commencer par le leader nationaliste Ruben Um Nyobè, assassiné par l’armée française il y a exactement 60 ans (13 sept. 1958).

Au petit matin, le samedi 15 septembre, une soixantaine de personnes se massent au carrefour Samuel Eto’o, dans l’ouest de Douala (capitale économique du Cameroun). Toutes sont là pour une «marche sportive», organisée par les jeunes de l’Union des populations du Cameroun (UPC), parti d’obédience marxiste-léniniste fondé en avril 1948, et dont Ruben Um Nyobè était le secrétaire général. C’est en sa mémoire qu’Alexis Nbembé et ses camarades sont rassemblés.

«L’idée était de partir de son domicile pour marcher jusqu’à l’endroit où le parti a été créé, raconte l’ancien président national de l’UPC. Um, c’est notre Mpodol. Notre porte-parole. C’est lui qui a su expliquer ce que nous sommes: des gens qui sont nés dans un territoire qui réclame la possibilité de se définir lui-même. De décider lui-même de ses choix économiques, politiques, sociaux et culturels. Ce droit est inaliénable. Nous sommes encore avec lui, qu’il soit mort ou non.»

D’un café de Douala à l’Onu

 

Avant de devenir le «Mpodol», Ruben Um Nyobè naît vers 1913 à Song Mpeck, un village situé dans l’ancienne région de la Sanaga-Maritime. «On sait peu de choses sur son enfance, regrette l’historien Pierre Kamé Bouopda. Il a fait partie des premières générations de Camerounais scolarisés. Les premiers établissements scolaires du Cameroun, ouverts par des missions religieuses chrétiennes, avaient entre autres pour vocation de dispenser des savoirs élémentaires utiles à la “mise en valeur” du territoire. Ces enseignements étaient réservés aux enfants de l’élite sociale. Ruben Um Nyobè devait donc soit faire partie d’une famille socialement aisée, soit être particulièrement éveillé pour être repéré et sélectionné par les missionnaires.»

Au terme de ses études, Um Nyobè obtient une formation d’enseignant. En juin 1944, il rejoint le Cercle d’études marxistes. Initié par deux enseignants de l’École urbaine de Yaoundé, ce think tank informel propose de lutter contre «le nazisme, le racisme et le colonialisme». L’année suivante, les membres du cercle réfléchissent à créer un mouvement qui aurait pour but l’indépendance du Cameroun, colonie française prise à l’Empire allemand en 1916. Ce mouvement, fondé chez Sierra, un café-bar de Douala, sera l’UPC, dont Um Nyobè prend la tête sept mois plus tard.

De gauche à droite, au premier plan: Ossendé Affana, Abel Kingué, Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié, Ernest Ouandié. | Samhorry via Wikimedia Commons License by

Le parti rêve donc d’indépendance, mais pas d’une indépendance de drapeaux. «L’UPC a abattu un travail idéologique et programmatique inédit à cette époque en Afrique, reprend l’historien. C’était incontestablement le parti le plus structuré et le plus populaire au Cameroun durant les années 1950. Ses dirigeants, et en particulier Ruben Um Nyobè, avaient mené une réflexion approfondie sur le devenir souhaitable du Cameroun et de l’Afrique dans le monde.» Le mouvement crée des écoles, insiste sur l’importance des comités de base et lance trois journaux. Um Nyobè parcourt le pays et donne des conférences.

Dans Histoire des forces religieuses au Cameroun, paru en 1982, l’historien Louis Ngongo affine: «Le plan de formation de l’UPC vise à ancrer dans les masses populaires l’idée d’une nation dont chacun doit être fier et responsable. […] Au lieu de s’envoler dans des théories fumeuses de liberté, d’indépendance, [il] fait passer ses idées en assumant les préoccupations des manœuvres des villes et des paysans des brousses: le prix du cacao, comparé au prix du sel et des menus articles importés d’Europe, l’accroissement du chômage, l’insuffisance des hôpitaux et des écoles».

Cette voix du peuple camerounais dont il se fait l’écho, Ruben Um Nyobè finit par la porter à l’étranger. Malgré les pressions des autorités françaises, qui essaient de l’empêcher de se procurer un visa, le Mpodol se fend d’un discours historique à la tribune de l’Onu, le 17 décembre 1952.

source : slate.fr

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