Au Cameroun, les « soldats de l’ombre », oubliés de la lutte contre Boko Haram

A la manière d’un soldat, il se met au garde-à-vous pour saluer. Pourtant Lawan Mahamat n’a ni treillis militaire, ni kalachnikov ni casque pour se protéger du soleil brûlant. Le seul camouflage que porte ce jeune homme de 29 ans est une chemise rapiécée et un pantalon trop petit pour sa grande taille. Ses seules armes sont une lance et quelques flèches. Qu’importe ! Celui qui était encore éleveur il y a deux ans se considère comme un vrai soldat. « Je garde notre village de jour comme de nuit, sous le soleil ou sous la pluie », dit-il en se frappant fièrement le torse de la main droite. Sans quitter des yeux son poste de garde, un puits d’eau, le jeune père de famille ajoute sur un ton solennel : « Je suis membre du comité de vigilance de Kerawa. »

Kerawa est une localité de 7 000 âmes, perdue entre les montagnes arides de l’extrême nord du Cameroun, séparée du Nigeria par la petite rivière Mboua qui n’a pas la moindre goutte d’eau en saison sèche et pendant laquelle les températures dépassent aisément 40 degrés, entre octobre et mai. Comme beaucoup d’autres villages de la région, Kerawa est à un jet de pierre de la ville nigériane de Maiduguri, l’un des fiefs deBoko Haram. Les deux pays partagent une frontière commune poreuse longue de 1 650 kilomètres, ce qui facilite des incursions répétées du groupe djihadiste en territoire camerounais.

Vigilance et autodéfense

Depuis le début des exactions de la secte islamiste nigériane au Cameroun en 2014, Kerawa est régulièrement prise d’assaut. La dernière attaque d’envergure, un double attentat début septembre 2015, a fait une trentaine de morts et près de 150 blessés. Les habitants se sont mobilisés en groupes dénommés « comités de vigilance ». Il s’agit d’un système de défense populaire régi par la loi camerounaise et utilisé dans de nombreuses villes à travers le pays pour lutter contre le grand banditisme. Les jeunes de Kerawa se sont mobilisés avec le soutien des chefs traditionnels afin de seconder les soldats de l’armée et servir de « mécanisme d’alerte ».

« Sans l’aide des populations, nous ne saurons distinguer qui est un membre du groupe Boko Haram et qui ne l’est pas, confie un officier de l’armée camerounaise en service dans la région de l’Extrême-Nord. Les comités de vigilance se sont donc formés. Ils nous fournissent des informations sur l’incursion ou l’entrée d’un élément inconnu dans les villages. »

 

Lawan Mahamat ainsi qu’une soixantaine d’autres jeunes hommes scrutent tout mouvement de personnes dans le village, armés de flèches, lances, machettes, couteaux et, quelques rares fois, de fusils de chasse. Pour intégrer ces comités de vigilance, les jeunes hommes doivent passer un test de moralité effectué par les services de la préfecture. « On nous pose beaucoup de questions : ce qu’on fait, si on a fait de la prison… Ils mènent aussi une autre enquête avec l’aide des forces de défense», explique un membre du comité de vigilance. Une fois passé le test, un badge signé par le sous-préfet d’arrondissement leur est délivré. Il s’agit du seul véritable entraînement « militaire » que reçoivent ces soldats de l’ombre. Le reste doit faire appel à leur imagination et à leur instinct.

Des moyens rudimentaires

« Nous sommes toujours répartis en six groupes postés dans tous les coins de Kerawa, explique Timada Boukar, n° 2 du comité de vigilance de Kerawa, machette à la main. Nous regardons tout ce qui se passe autour de nous. Dès qu’un de nos gars a une information ou aperçoit un inconnu “bizarre”, nous appelons les responsables et le signalons aussitôt à l’armée. »

Un membre d'un comité de vigilance à Kerawa, dans le nord du Cameroun.
Un membre d’un comité de vigilance à Kerawa, dans le nord du Cameroun. CRÉDITS : J. KOUAGHEU

« Il y a tout de même quelques défaillances dans ce système : le renseignement qui ne vient pas à temps ou qui n’est pas toujours clair. Mais nous sommes satisfaits du travail de ces comités de vigilance », estime le lieutenant-colonel Felix Tetcha, commandant d’une section du Bataillon d’intervention rapide (BIR), l’unité d’élite de l’armée camerounaise en première ligne de la lutte contre le groupe terroriste Boko Haram. Le BIR comprend 4 000 hommes, soit 10 % des effectifs des forces de défense nationale.

Les comités de vigilance, eux, sont cent fois moins nombreux. Et disposent de moyens rudimentaires. Pourtant, ils réalisent des prouesses dans la lutte contre le terrorisme, comme le souligne Aladji Mahamat, qui fait partie d’un des groupes d’autodéfense de Kerawa.

« Nous avons faim »

« Une nuit, j’étais en poste à la frontière. Ils sont arrivés et j’ai tiré. J’en ai tué trois et j’ai sonné l’alerte. L’armée est venue et ils ont été repoussés », raconte Aladji Mahamat en caressant son vieux fusil de chasse. Si le jeune homme est toujours vivant depuis qu’il a rejoint les comités de vigilance en 2014, nombre de ses camarades ont perdu la vie. Des sources sécuritaires enregistrent « moins de 30 personnes tuées et d’autres blessées » sur le millier de membres des comités de vigilance répartis dans le nord du Cameroun.

Des "soldats" d'un comité de vigilance sur le terrain à Kerawa, nord du Cameroun.
Des « soldats » d’un comité de vigilance sur le terrain à Kerawa, nord du Cameroun. CRÉDITS : J. KOUAGHEU

« Nous payons parfois le prix fort. J’ai vu deux de mes frères mourir devant moi, décapités par une bombe », soupire un autre membre des comités de vigilance. « Nous nous battons pour le bien-être de notre village. Mais nous n’avons même pas de salaires », regrette pour sa part Timada Boukar. Le n°2 de l’équipe peine à masquer sa frustration et le sentiment d’être délaissés par les autorités, avant de lancer un cri d’alarme :« On n’oblige pas l’Etat à nous payer. Mais nous avons faim… »

Lire aussi : Le Cameroun face au terrorisme (3/3) : le silence du président Biya

Les comités de vigilance ont quelques fois reçu du gouvernement des sommes d’argent ainsi que des dons : motos, vélos, flèches et machettes. Il y a peu, les services de la préfecture de la région leur ont fait parvenirune enveloppe de 300 000 francs CFA (457 euros) à se partager entre eux. C’est loin d’être suffisant pour ces jeunes qui vivaient d’agriculture et d’élevage avant que les exactions des terroristes de Boko Haram ne viennent mettre un terme à leurs activités. En attendant, ils vivent de la générosité des vrais soldats dont ceux du BIR, l’unité la plus choyée de l’armée camerounaise.
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