Cameroun : Blick Bassy, boss bassa

blick bassy

On le pensait musicien, on le découvre romancier. Jamais là où on l’attend, cet anticonformiste camerounais cultive sa singularité avec succès.

Quitter le continent et s’installer dans un petit village du nord de la France, pour donner plus d’envergure à une carrière artistique… Peu d’Africains y songeraient tant cela paraît incongru, certains même en riraient aux larmes. Le bluesman camerounais Blick Bassy, lui, a sauté le pas. Arrivé dans l’Hexagone en 2005, il a posé ses valises sept ans plus tard à Cantin, bourgade de 1 500 habitants située à une dizaine de kilomètres de Douai. Il y possède « une petite maison, un peu de terre, un peu d’eau, des lieux pour flâner… »

Et ça lui réussit. Un an après son troisième album, Akö – unanimement salué par la critique -, et le choix de sa chanson « Kiki » par la marque Apple pour promouvoir la sortie de l’iPhone 6, il revient sur le devant de la scène avec, cette fois, un premier roman, Le Moabi cinéma, paru chez Gallimard.

« Une éducation villageoise »

Ongles vernis de bleu, dreadlocks et veste grise sur un pantalon sarouel, Blick Bassy l’anticonformiste cultive sa singularité. « Les grandes villes, ce n’est pas mon truc », s’amuse ce fils d’une famille aisée, plutôt citadine – il a grandi à Yaoundé, où il est né en 1974 -, qui revendique une éducation villageoise à la dure, « utile pour affronter l’adversité et tisser un lien avec la terre ».

Son village est un port d’attache à partir duquel parcourir le monde pour partager son art

« Jusqu’à l’âge de 21 ans, se souvient-il, nous étions obligés de passer nos vacances au village. Les garçons ne pouvaient repartir en ville qu’après avoir cultivé un champ de plantain et de tomates de 3 000 m2 chacun, les filles, 2 000 m2 de champ d’arachides. »

Les Bassy, c’était un père, trois épouses, une fratrie de 21 enfants. Blick Bassy évoque aussi un oncle, qui lui a enseigné les vertus des plantes médicinales, la chasse, la pêche. Ce père célibataire de trois enfants âgés de 7 à 20 ans, nés de mères différentes, rêve d’une maison en terre battue dans son village, Mintaba (centre du Cameroun). Un port d’attache à partir duquel parcourir le monde pour partager sa musique, ses écrits, sa philosophie…

En réalité, tout Blick Bassy se trouve réuni dans ce premier roman. Si, contrairement au narrateur, Boum Biboum, il ne boit pas, ne fume pas et n’a jamais traîné avec une bande de copains, comme lui il a arrêté ses études après le baccalauréat, déterminé à faire de la musique. À l’inverse de Boum Biboum, qui se languit de ne pouvoir partir, Blick Bassy a eu bien des opportunités : trois bourses d’études pour l’Europe, qu’il a déclinées, persuadé que son avenir était chez lui.

Après avoir parcouru le monde pendant une dizaine d’années avec son premier groupe, Macase, le musicien s’est vite heurté aux limites de la création artistique dans son pays. Et quand il a voulu partir, ses demandes de visa ont alors essuyé des refus. Mais il a fini par obtenir le précieux sésame grâce à son statut de lauréat du prix Découvertes RFI musique avec son groupe, en 2001.

« Aujourd’hui encore, quand je voyage en compagnie de mes musiciens, je suis bloqué aux frontières, tout simplement parce que j’ai décidé de conserver le passeport qui est le mien. Je subis des tracasseries qui m’empêchent de travailler. » Son astuce pour s’en sortir : avoir plusieurs passeports camerounais, qu’il répartit dans les consulats des pays concernés au gré de ses dates de concert.

Afroptimiste amoureux des lettres

Blick Bassy alerte en particulier les artistes convaincus que leur avenir est en Occident : « Je ne suis pas persuadé que les choses soient plus aisées dans le Nord. Aujourd’hui, grâce aux nouvelles technologies, un large boulevard s’ouvre à nous et ne demande qu’à être emprunté. » Encore faut-il croire en soi : « En Afrique on a tout, sauf l’essentiel : l’estime de soi. Les jeunes finiront par la trouver, il leur faut juste des modèles. »

Qu’une firme qui ne comprend pas un traître mot de bassa ai jeté son dévolu sur « Kiki » est une fierté, avoue le musicien

Pour aider les jeunes musiciens venus d’Afrique, Blick Bassy a créé le site Wanda-Full. Une plateforme qui leur permet de s’autoproduire et de s’autodévelopper. En somme, de se repérer dans l’industrie du disque, de présenter son travail, de trouver des financements, de percevoir leurs droits d’auteur. « Quatre-vingt-dix pour cent des artistes africains ignorent tout du mécanisme des droits d’auteur », avance le chanteur-compositeur.

Chez Bassy, la littérature et la musique sont sœurs et lui permettent de vanter le retour aux valeurs traditionnelles. Il est question d’éducation, de transmission des connaissances. Que Blick Bassy écrive ou qu’il chante, il défend une même philosophie de vie. Dans l’écriture de ses chansons, il privilégie le bassa, l’une des 260 langues du Cameroun menacées de disparition et qu’il aimerait voir enseignées. Les histoires sont restituées dans une langue imagée, proche de celle des anciens.

« Qu’une firme qui ne comprend pas un traître mot de bassa ai jeté son dévolu sur « Kiki » est une fierté », reconnaît-il. Dans son roman, en revanche, il accorde une large place au « camfranglais », qui fédère tous les Camerounais en l’absence de langue commune. Mélange de français et d’anglais, il intègre également des mots issus de toutes les langues du pays. Blick Bassy dit ne pas avoir de modèle en matière d’écriture, même s’il s’avoue « séduit par l’univers fantasmagorique du Japonais Haruki Murakami ».

Être soi, une philosophie qu’il recommande aux Africains. « Si 30 % des membres de la société acceptaient d’être eux-mêmes, on verrait des couleurs, des sonorités incroyables dans la rue. Ce qui est beau, c’est de s’assumer. Nul ne peut jouer notre propre rôle mieux que nous », chante ce cosmopolite convaincu. À la recherche de lui-même, Blick Bassy s’est découvert animiste. Sa famille a changé sept fois de religion, et il a été baptisé autant de fois, devenant, au gré des revirements du patriarche, témoin de Jéhovah, baptiste, born again…

« Mes voyages m’ont ouvert à l’animisme, confie-til. Au Brésil, l’attachement des afro-descendants aux divinités africaines donne à réfléchir. Je préfère tisser des liens avec chaque élément de la nature plutôt qu’imaginer Jésus venant me sauver. »

Gare au miroir aux alouettes !

Yaoundé, quartier Nkolmesseng. Une bande de cinq copains, dont Boum Biboum, narrateur du premier roman de Blick Bassy, Le Moabi cinéma, rêvent d’Occident. En attendant de s’envoler un jour peut-être, ils meublent le quotidien. Au programme : bière, foot et drague. Ils ont d’autant plus envie de partir que ceux qui en reviennent, les mbenguistes, enjolivent leurs vies, agitent des rêves. Ainsi s’écoule la vie de cette génération sacrifiée, entre refus frustrants de visa de la part des ambassades occidentales et beuveries.

Jusqu’à ce que Boum Biboum découvre, fortuitement, au cœur de la forêt, le Moabi, un majestueux flamboyant protégé par l’armée car il diffuse les images du véritable visage de l’Occident. Effaré, il entraperçoit une société où l’on travaille dur, où les problèmes sont multiples, et où les laissés-pour-compte sont des mbenguistes devenus chômeurs ou vendeurs à la sauvette, nounous ou prostituées. Le Camerounais livre ainsi sa vision de l’émigration, révélant au passage les drames qu’engendrent parfois les refus de visa. Son souhait : voir les Africains comprendre que c’est à eux de définir leur bonheur. Et que celui-ci ne se trouve pas toujours ailleurs.

Hilarant, à moitié autobiographique, le roman de Blick Bassy foisonne de thèmes et de personnages hauts en couleur. On y croise des Chinois vendeurs de beignets faisant concurrence aux marchandes d’atchomos, des prostituées qui font la grève du sexe lors d’une opération baptisée Bangala mort, un ex-prêtre devenu polygame. Sont analysés les rapports hommes-femmes, les questions de l’homosexualité, du blanchiment de la peau et de la feymania (« escroquerie »). Un trop-plein de sujets rendu digeste par l’humour de l’auteur.

Blick Bassy a voulu faire œuvre de pédagogie. Il plaide pour des campagnes d’information destinées à cette génération de sacrifiés dont on a confisqué les rêves et qui n’aspire qu’à partir. « Je ne comprends pas que, en dépit des milliers d’Africains engloutis par les eaux, il n’y ait toujours pas de campagne de sensibilisation, comme pour le sida ou le paludisme. »

jeuneafrique

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