Les grands chantiers du Cameroun

Le 4 x 4 cahote depuis des heures au rythme des nids-de-poule qui parsèment le chemin de terre ocre. La jungle défile sans fin, luxuriante, impénétrable. Enfin, au détour d’une colline, à 250 km de Yaoundé, capitale du Cameroun, arbres et lianes s’écartent pour céder la place à un fleuve aux eaux brunes d’où émerge un immense chantier de roc et de béton : les fondations du barrage de Lom Pangar.

Au Cameroun, le nom est si porteur d’espoir qu’il figure sur les affiches de lutte contre le VIH bordant les routes : « Oui au projet de Lom Pangar, non au sida ». Le barrage est la pierre d’assise d’un vaste plan qui fera passer le taux de croissance économique de cet État d’Afrique centrale dans les deux chiffres d’ici 2035 — contre 5,9 % en 2014.

Du moins, c’est l’objectif du président, Paul Biya, qui dirige le Cameroun depuis plus de 30 ans. Une entreprise ambitieuse, risquée, dont voici les grandes lignes. Suivez bien.

Lom Pangar (à achever d’ici juillet 2016) créera un réservoir d’eau qui s’étalera sur 540 km2, une surface plus grande que l’île de Montréal. En aval, des centrales hydroélectriques (à construire) généreront 6 500 mégawatts, soit six fois plus que la production actuelle du pays — et un sixième de celle du plus grand producteur mondial d’hydroélectricité, Hydro-Québec. Les lignes de transport (à tirer) alimenteront les industries de transformation (à attirer) et les mines (à creuser). Les marchandises et minéraux seront transportés sur des rails (à poser) et des autoroutes (à asphalter) jusqu’à un port en eau profonde (à terminer) donnant sur l’Atlantique. Le tout grâce à des investissements dépassant les 100 milliards de dollars (à trouver) et à des dizaines de milliers de travailleurs (à former). Ouf !

Tout cela, on s’en doute, ne se réalisera pas sans aide. Pour se donner les moyens de ses ambitions, le pays des Lions indomptables — du nom de l’équipe nationale de soccer — mène une opération de charme tous azimuts et ronronne notamment en direction… du Canada.

En 2014, le Cameroun a signé avec le Canada un accord de protection des investissements étrangers, envoyé à Montréal et à Toronto une délégation commerciale comprenant cinq ministres, et diffusé une publicité télévisée de 30 secondes à RDI et à la CBC. « Nouvelle terre d’investissement aux innombrables opportunités d’affaires », clamait une voix hors champ tandis que défilaient des images de chantiers, de champs fertiles et de laboratoires.

À cela s’ajoutent les journalistes invités à visiter le Cameroun par Afrique Expansion, société québécoise de communication dont le principal client est l’État camerounais. L’article que vous lisez en ce moment est le fruit d’une telle invitation, que L’actualité a acceptée sous condition de bénéficier d’une entière indépendance.

« En 25 ans, je n’ai jamais vu un gouvernement africain faire autant d’efforts pour attirer des entreprises canadiennes ! » affirme Hamidou Mamadou Abdou, vice-président de CIMA International. Cette société québécoise de génie-conseil a elle-même succombé aux avances du Cameroun en 2006. Son carnet de commandes dans ce pays dépasse aujourd’hui les 40 millions de dollars dans les secteurs de l’eau, de l’énergie et des transports.

Le boum est tel au Cameroun que CIMA y a ouvert un bureau en 2012, son plus gros sur le continent africain. Hamidou Mamadou Abdou a trouvé dans ce pays une main-d’œuvre qualifiée, « qui n’a besoin que d’un peu de formation pour atteindre les standards de l’entreprise ». Si bien que CIMA y recrute désormais des employés pour l’Afrique centrale au grand complet.

« Ici, c’est une salle de conférences ; là, un bureau de directeur. » Emmanuel Kouokam se déplace fièrement sur le chantier, enjambant les détritus qui jon­chent le plancher et évitant les planches qui menacent son crâne. Sa chevelure grisonnante témoigne de sa longue carrière de fonctionnaire au ministère des Mines du Cameroun, poste qu’il a quitté en 2009 pour fonder BEIG3, un cabinet d’études géologiques. Depuis, il ne cesse de recevoir des appels et des courriels de prospecteurs étrangers.

L’ensemble de quatre immeu­bles que cet entrepreneur de 57 ans fait bâtir en périphérie de la capitale hébergera, en plus des bureaux de BEIG3, des sociétés minières venues explorer le pays, notamment Reservoir Minerals, dont le siège se trouve à Vancouver. Emmanuel Kouokam souhaite en attirer une dizaine d’autres grâce à ce complexe de 250 000 dollars et à sa connaissance du sous-sol camerounais.

Or, fer, nickel, manganèse : les filons sont nombreux… et vierges ! « À l’exception de quelques mines artisanales, nous n’avons jamais touché à nos réserves minières. C’est un scandale géologique ! » déclare le ministre des PME du Cameroun, Laurent Serge Etoundi Ngoa, rencontré quelques jours plus tard.

Les mines ne sont pas seules à être sous-exploitées. Les secteurs forestier (acajou et ébène), agricole (café et cacao), touristique (plages et montagnes) et énergétique (pétrole et hydro­électricité) sont encore en friche. Mais ces ressources ne sont rien comparées à la principale richesse du Cameroun : sa situation géographique.

Le pays est serti au cœur de l’Afrique centrale et partage une frontière commune avec cinq États sur les neuf de cette région de 140 millions d’habitants. Ajoutez à cela l’accès à l’océan Atlantique et les 1 700 km de frontière avec le Nigeria (en Afrique de l’Ouest), lesquels ouvrent la porte à quelque 170 millions de consommateurs supplémentaires, et vous obtenez un marché total de plus de 300 millions de personnes. Presque autant que la population des États-Unis !

La comparaison avec les États-Unis s’arrête là, l’Afrique centrale comprenant certains des pays les plus pauvres de la planète, dont le Tchad et la République centrafricaine. Même au Cameroun, où les conditions de vie sont meil­leures que dans ces deux États voisins, les huttes de terre cuite remplacent les maisons bétonnées dès que vous sortez des grandes villes. N’empêche, ces millions de personnes ont besoin de vêtements, de téléphones cellulaires, de matériaux de construction, de voitures, de cigarettes.

« Au Cameroun, on ne fabrique et ne transforme rien ; tout est importé », observe Marc Lapointe, vice-président régional de Certispec, une multinationale canadienne de contrôle de qualité des marchandises transportées par bateau. D’une voix lasse comme la chaleur africaine, cet expatrié québécois énumère les biens pour lesquels il y a, selon lui, un marché au Cameroun, s’interrompant d’un « tiens, je devrais faire ça » chaque fois qu’une idée lui plaît particulièrement.

« Le marché de l’Afrique centrale est énorme », assure-t-il, avant d’ajouter qu’y brasser des affaires n’est pas pour tout le monde. « Il faut quelqu’un d’un peu aventurier. » La seule garantie qu’ont ceux qui investissent au Cameroun, c’est bien d’avoir des « surprises ».

La plus dangereuse est sans contredit Boko Haram, qui sème la terreur au Nigeria et dans l’extrême nord du Cameroun. En mai 2014, le rapt de 10 ouvriers chinois par ce groupe prônant l’islam radical a poussé CIMA International à interrompre ses activités dans la région, par précaution. Un mois plus tard, la femme du vice-premier ministre a été kidnappée. Tous ont été libérés depuis, mais les attaques se poursuivent.

La principale menace à l’émergence économique du Cameroun demeure toutefois… le Cameroun.

Le pays se classe au 136e rang sur les 175 de l’Indice de perception de la corruption 2014 de l’ONG Transparency International. « Tout est faux ici. La justice. Les impôts. La comptabilité. Tu ne peux te fier à rien », dit Luc Le Guerrier, qui dirige PRO-PME, une institution bancaire de Douala spécialisée dans le prêt aux entreprises.

Ce banquier canadien vit au Cameroun depuis 26 ans, et il ne compte plus les demandes de financement qu’il a évaluées. Sa connaissance de la culture locale lui a permis d’éviter les écueils et de construire une société prospère, qui emploie 25 personnes. D’autres n’ont pas eu la main aussi heureuse. Luc Le Guerrier le constate régulièrement lorsqu’il enfile sa deuxième casquette, celle de consul honoraire du Canada à Douala. « Tous les Cana­diens que j’ai vus passer ici… Il y en a qui ont perdu leur maison ! »

Qui dit risque élevé dit rendement élevé, et les promesses de richesse du Cameroun attirent des entreprises des quatre coins du monde. Sur le chantier du port en eau profonde de Kribi, dans le sud du pays, les affiches sont en français et en anglais (les deux langues officielles du pays)… ainsi qu’en mandarin ! Les Chinois ne sont toutefois pas les seuls étrangers au Cameroun. Turcs, Marocains et Français y affluent également — tout comme les Canado-Camerounais.

Après 11 années passées à étudier et à travailler au Canada, notamment pour Desjardins, Patrick Amvella est revenu sur la terre qui l’a vu naître. Ce consultant en finance de 38 ans est choqué par la corruption ambiante, qui ne correspond pas au Cameroun qu’il a connu, et cherche encore l’occasion d’affaires dans laquelle s’investir. Il n’en demeure pas moins persuadé d’être au bon endroit au bon moment. « L’Afrique est en marche. Est-ce que je laisse les autres prendre le train pendant que je reste au Canada, avec sa croissance famélique ? »

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